Pauline Bailay, designer textile: « On y gagne tous à ne pas garder ses recettes ou techniques secrètes »

Pauline Bailay, designer textile: « On y gagne tous à ne pas garder ses recettes ou techniques secrètes »
7 mai 2018 Emilie

 

Lauréate de la résidence Fabbrica Design*, Pauline Bailay, innove et expérimente chaque jour de janvier à mai, à partir de la laine corse. Avec Hugo Poirier, pour cette édition 2O18 de la résidence, au Palazzu Naziunale de Corte, ces designers jeunes diplômés de l’Ecole Boulle et de l’ENSCI, proposent d’explorer la laine brute, filée, ses usages, ses qualités techniques et esthétiques, et de partager les résultats de leurs recherches au profit de l’économie et de la création locale.
Nous les rencontrons au sein du Fab Lab de l’Université, dans leur espace de création, très personnel, tapissé de leurs dessins volants: montagnes, arbres, cailloux, visages, lignes et traits, formes et couleurs, et même des chaussures!… autant d’illustrations de leurs observations de terrain. « Il y en a partout », disent-ils eux-même!

Quel est ton parcours?
Après le bac, j’ai fait un BTS design de produits à l’école Boulle, où j’ai acquis toutes les bases en terme d’outils, de 3D, en ordinateur et en prototypage. Après j’ai décidé de m’orienter sur le textile car je dessine beaucoup, j’aime le travail de la couleur, je le relie au motif.
Du coup, je suis arrivée en textile à l’ENSCI pour quatre ans, pour ne faire que du textile. Mais dans ma démarche, je n’ai jamais pu me détacher du produit. C’est assez complémentaire: j’ai appris les techniques de tissage, la maille et les caractéristiques techniques des fils, et des techniques annexes d’ennoblissement, comme la teinture etc…
J’avais fait une veille avant la fin de mes études et je connaissais la résidence; avec Hugo, on savait que l’on voulait travailler ensemble (on travaille deux fois plus vite parce que l’on a quatre mains!) On a plein de points communs au niveau de l’esthétique. C’est assez enrichissant d’avoir postulé tous les deux et d’évoluer conjointement dans cette résidence. On est là, en équipe, en permanence. Une fois diplômés en juin, c’est un peu la chute libre. On n’est plus dans des logiques d’échéances scolaires. À l’école, je travaillais de façon assez personnelle sur mes projets et la résidence Fabbrica Design fait une bonne transition avec le milieu professionnel.

Quelles sont tes satisfactions et succès?

C’est très satisfaisant avec la résidence et quand on est étudiant, de passer une semaine, voire deux, sur un objet qui peut être vendu exposé, sans être contraint par les aspects financiers: prendre énormément de temps pour fabriquer, accomplir un objet et savourer chaque étape de la création.
Au Fablab, de nombreuses personnes passent et peuvent nous donner leur avis, c’est précieux; de ne pas être tout seul dans ses recherches. On sort la tête de l’eau et on se dit « ah oui, ça valait le coup de faire tous ces efforts ».

Quelles sont tes contraintes et obstacles, sur la résidence et sur situation de jeune design?
P.B. Nous sommes jeunes designers, et n’avons pas de légitimité, dans le milieu professionnel c’est comme ça: beaucoup de barrières existent pour trouver sa place. Aujourd’hui heureusement, plusieurs institutions cassent ces barrières, pour les jeunes diplômés.

C’est rare qu’on ait de réelle coupure entre le travail et la soirée: on rentre chez nous, on y repense, on fait un dessin, on cherche un truc sur internet parce qu’on a pensé à telle technique… donc il n’y a jamais de réelle coupure; on fait souvent des randonnées, s’intéresser à un détail de telle texture,  le prendre en photo pour aller nourrir le travail, ramasser un bout de bois et le sculpter sur place.
Même quand je fais un dessin pour moi, ce sera chez moi, mais comme c’est un métier passion, le travail et le repos se chevauchent toujours un peu.
H.P. Pour moi une contrainte, c’est « faire des choix »:  sélectionner parmi tous nos dessins. Il y a aussi la contrainte du temps: 4 mois c’est hyper court. Ce sont des prototypes, seulement des pistes de travail, il y a beaucoup de travail de réflexion pour un objet, même simple, pour trouver la bonne matière, les formes, …et du coup, on éprouve la nécessité de se vider la tête en permanence: mettre tout ce qu’on a en tête sur papier: à travers le dessin notamment.

Quelle est la particularité de créer en Corse?
Notre vision a évolué, surtout parce qu’on travaille dans un Fab Lab, c’est nouveau pour nous: c‘est une nouvelle dynamique, qui nous pousse à nous intéresser à d’autres choses. Les ateliers pour enfants, par exemple, pourraient être repris par des écoles: la transmission c’est important.

Aussi, j’ai été étonnée de parler avec des corses de certaines observations qu’ils n’avaient pas vues: c’était pour nous inhabituel, mais eux n’y auraient pas pensé comme source d’inspiration artistique. Par exemple, au lieu de mettre des plots sur les routes, ils mettent les pierres les unes sur les autres. On s’en est inspirés pour une recherche de motifs. On a trouvé ça hyper fort, esthétiquement, d’utiliser la nature pour la signalétique. Les corses n’avaient pas remarqué. Cela nous a interpellés, comme la couleur de la feuille d’olivier, aussi: en France on n’en a pas.

On retient les formes, les couleurs, les matières. La conception du feutre pour nos pochettes d’ordinateurs reflète une pierre qui n’existe qu’en Corse: on l’a fait composite pour le rendre solide. Il y a une pierre là-haut qui est grise mouchetée de vert. Alors on a découpé du vert et du gris pour la représenter. On fait donc un échos à notre découverte sur le territoire.

Que peux-tu dire de la laine corse, dans le cadre de la Résidence Fabbrica Design ?

P.B. On a une approche expérimentale, tester la matière à travers des techniques différentes, afin de découvrir les propriétés techniques de la laine corse. Avec Sandrine, spécialiste de la production, teinture, tissage de laine naturelle en Corse, on a découvert sa pratique de teinture, comment utiliser le matériel. On a pu échanger sur le tissage. Fin avril, nous allons assister à la tonte: poser plus de questions à un berger,  sur les quantités produites, on sait que beaucoup est jetée.

H.P: C’est extrêmement rare d’être en contact avec la matière depuis son origine: on va y avoir accès dès la tonte, on va relaver la laine. En quelques mois, on a compris comment le matériaux réagit, on l’a manipulé. On a rarement cette opportunité à l’école ou dans un studio parisien où on est plongé dans la matière, sans la connaître à l’origine. Ici, on a fait l’effort de se détacher de la matière, et de s’interroger sur les propriétés de cette laine corse: on a découvert qu’elle est très rêche, elle pique. On a donc on a du éviter le vêtement, auquel spontanément on associe la laine.
Cela nous a mis une contrainte, qui a finalement débloqué pas mal de choses: quels autres projets pouvaient être possibles en lien avec cette laine corse? On a fait l’effort de se débarrasser de certaines envies premières. On arrive du coup à des usages comme le rideau: on a joué sur la transparence même avec un matériau au départ brut, dense, opaque comme la laine. S’interroger sur la composition, en identifier les différentes composantes pour aller même vers des jouets. Et c’était très tentant de réaliser un beau tapis, avec de grandes surfaces: s’approprier les usages traditionnels.

Comment vois-tu tes projets dans cinq ans?
P.B. Comme on l’a fait à l’école, je vise différents projets qui n’auront pas forcément de liens : aujourd’hui je travaille sur la laine, plus tard peut-être sur la nourriture…
J’aime bien que ce soit un peu fragmenté, je ne dirais pas que je me lasse vite, mais comme j’ai plein d’envies, en tant que designer et designer textile, je me donnerai la possibilité de travailler dans des contextes différents: en CDI pendant un ou deux ans, et en parallèle, faire une collection personnelle avec la sculpture par exemple. Notre identité de designer, c’est d’aborder la matière. Elle évolue, mais reste le fil conducteur, et nous permet de contribuer à divers projets; ici, on a découvert le travail traditionnel des artisans, comme au Japon où j’ai été en stage chez KIGI à Tokyo : une branche de leur studio,  KIKOF : travaille notamment avec des artisans du lac Biwa, c’est  que l’on aimerait approfondir des collaborations, au Japon notamment, où l’on est allés en stage.

J’aime travailler un objet dans un endroit. On a une sensibilisation à l’aspect sociologique, ethnologique de notre travail à l’école avec quelques ateliers, workshop… Mais c’est surtout une sensibilité, curiosité de la part des élèves de s’intéresser au territoire, aux circuits de production, à l’origine des matériaux utilisés: c’est de plus en plus présent dans les projets des étudiants liés notamment à l’alimentation, l’agriculture… penser dans un objet la façon dont il va être installé par un ouvrier. Je sais que mes futurs projets seront en phase avec ce que je pense de ce qu’est l’objet aujourd’hui: penser avec qui on produit, pour qui et pour quoi.
H.P. Dès l’ENSCI -Ecole Nationale Supérieurs de Création Industrielle- on se pose la question « qu’est-ce que l’industrie aujourd’hui »? Les étudiants s’interrogent: faut-il continuer à produire en masse? Des alternatives locales ont leur intérêt .

Aurais-tu un message ou une question  pour les autres femmes créatrices sans frontières?

P. B. Aux Pays bas, les designers sont très impliqués dans le partage. C’est très important de communiquer, de transmettre, toutes les découvertes de techniques artisanales, d’esthétique. Aux enfants des écoles, on a proposé de nombreuses matières pour faire les masques, et ils s’en sont servis pour faire des pochoirs. Ils ont créé de nouveaux usages qu’on n’avait pas anticipés. Souvent, on voit des reportages sur la dernière personne au monde qui sait faire telle recette de pâte ou telle technique de tissage… On y gagne tous à ne pas garder ses recettes ou techniques secrètes: en faire profiter les territoires, pour promouvoir des artisanats, des économies locales. C’est une découverte au Fablab.

H.P. C’est particulièrement à l’image du métier de designer: beaucoup de designers ne sont pas connus, mais intégrés dans les entreprises et conçoivent pour des usages, pour servir dans la vie des gens. Je trouve que c’est une belle chose de faire des objets pour les gens.
Il y a les deux en parallèle: conserver son identité de designer, avoir une ligne directrice dans nos projets, dans des entreprises ou en auto-production. Et la deuxième dimension, c’est de partager ce qu’on a découvert dans nos projets personnels, avec des enfants, des étudiants ou d’autres professionnels, pour qu’eux à leur tour puissent faire des projets avec ces techniques: mettre dans les mains d’autres personnes des techniques que l’on a découvertes ou redécouvertes, qui viendraient d’autres pays ou de nos recherches. Le résultat est toujours surprenant de voir la diversité des propositions et des projets qui sortent parceque chacun y a mis ses idées, son identité, son savoir-faire. J’aime beaucoup les workshop pour cela: la diversité des résultats à partir d’une thématique.

* La Résidence Fabbrica Design est portée par la Fondation de l’Université de Corse en partenariat avec la filière Arts et le Fab Lab de l’Université de Corse

Pour en savoir plus sur Pauline Bailay, la résidence Fabbrica Design, et approfondir :
www.paulinebailay.fr

https://fabbrica-design.univ-corse.fr/Pauline-Bailay-et-Hugo-Poirier-Laureats-de-Fabbrica-Design-4-session-Laine-_a286.html

https://www.ensci.com
www.ecole-boulle.org/

http://www.lana-corsa.com

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